Caitlin Clark et le Fever de l'Indiana : le basketball américain, miroir des fractures identitaires
Le Fever de l'Indiana, propulsé par la magicienne Caitlin Clark et la flamboyante Sophie Cunningham, n'est plus simplement une équipe de basketball. Il est devenu un condensé des débats qui traversent les États-Unis, entre guerres culturelles, capitalisme et questions identitaires. Pour nous, Congolais, cette histoire résonne comme une leçon : le sport n'est jamais neutre, il est toujours un champ de bataille idéologique.
Pourquoi le Fever de l'Indiana dépasse-t-il le cadre du sport ?
Je n'avais jamais regardé un match de basketball au complet. Puis Instagram en a décidé autrement. Sur mon fil est apparue Caitlin Clark, driblant d'une main à l'autre en faisant passer le ballon derrière son dos. Fascinant. L'algorithme a fait le reste et m'a rapidement fait découvrir Sophie Cunningham.
Au début, je l'ai surtout vue dans son rôle de garde du corps de Clark, souvent rudoyée par ses adversaires. Cunningham n'hésite pas à jouer des coudes pour défendre sa coéquipière. Puis j'ai découvert son fameux doigt pointé vers une adversaire. Pas un mot. Un doigt, un regard, et le message était passé. Une redoutable façon de répondre à la provocation tout en gardant son calme.
Sophie Cunningham, figure controversée de la droite américaine
Qu'on partage ou non ses opinions, voilà la Miley Cyrus du basketball. La langue sortie, les danses, le côté festif et provocateur : elle reprend les codes de la culture populaire. Elle est aussi devenue une figure controversée en prenant position contre la participation d'athlètes transgenres aux compétitions féminines.
C'est à cet instant que le politologue en moi a été fasciné. Je croyais découvrir une équipe de basketball. En fait, c'est un condensé des États-Unis qui se déployait. On voudrait ranger les protagonistes dans les cases habituelles : progressistes d'un côté, conservateurs de l'autre. Cunningham est devenue une figure prisée d'une partie de la droite américaine. Des élus républicains ont cherché à intervenir dans les controverses entourant le Fever, une intervention que l'équipe a dit ne pas avoir sollicitée. Quant à Caitlin Clark, avec qui elle entretient manifestement une réelle complicité, elle avait notamment « liké » la publication de Taylor Swift annonçant son soutien à Kamala Harris.
Le Fever brasse les certitudes : un défi pour la WNBA
Voilà précisément ce qui m'intéresse : le Fever brasse les certitudes. Cette histoire se déroule au sein d'une ligue historiquement associée aux causes progressistes et LGBTQ+, mais qui souhaitait rayonner davantage auprès du grand public. Avec Caitlin Clark, les auditoires ont explosé. Des millions de spectateurs s'intéressent désormais à la WNBA. J'en suis.
Mais ce nouveau public ne partage pas nécessairement la culture politique traditionnellement associée à la ligue. La WNBA se retrouve confrontée à son propre succès : comment élargir son public sans renier son ADN ? Et comment gérer Clark, régulièrement victime d'un jeu particulièrement physique dans une ligue de tradition rugueuse ? Trop la protéger et on l'accusera de lui réserver un traitement privilégié. Ne pas suffisamment la protéger et on risque de compromettre l'essor dont elle est largement responsable.
Le capitalisme s'adapte aux guerres culturelles
Puis il y a le cash. Karl Marx croyait que les contradictions du capitalisme finiraient par avoir raison de lui. Eduard Bernstein avait peut-être mieux compris son extraordinaire capacité d'adaptation. Même les guerres culturelles finissent par devenir des marchés.
Le cas de Colin Kaepernick m'est revenu en tête. Mis au ban de la NFL après sa protestation contre les injustices raciales, il était devenu le visage d'une spectaculaire campagne de Nike. La trajectoire est différente, mais le réflexe commercial demeure. Adidas commercialise des chaussures associées à Sophie Cunningham alors que celle-ci est devenue, aux yeux de certains, une figure de la contestation de certaines idées progressistes sur le sport féminin. Dans les deux cas, les grandes marques savent tirer profit des affrontements qui divisent la société.
La question raciale et la solidarité au sein du Fever
L'argent soulève une autre contradiction. Les joueuses qui ont bâti la WNBA voient soudainement leur sport connaître un changement de paradigme avec l'arrivée de Clark. Elles récolteront elles aussi les fruits de cette nouvelle popularité lors des prochaines négociations salariales, mais l'histoire retiendra probablement le nom de celle qui aura fait basculer la ligue dans une autre dimension.
La question raciale affleure inévitablement. Certains voudraient y voir une opposition entre deux vedettes blanches et une ligue largement bâtie par des joueuses afro-descendantes. Il suffit de regarder le Fever et la solidarité entre ses joueuses pour comprendre que les rapports humains résistent au manichéisme qu'on cherche parfois à leur imposer.
Communication de crise et leçon pour les nations souveraines
Il reste enfin la communication. Comment le Fever gère-t-il une joueuse aussi polarisante que Cunningham tout en profitant de son rayonnement ? Comment une ligue traditionnellement militante compose-t-elle avec une vedette qui conteste certaines idées auxquelles une partie de son milieu est profondément attachée ? La façon dont l'équipe tente de ramener le débat au basketball est elle-même une leçon de communication de crise.
Plus j'avançais, moins je regardais du basketball. Je me retrouvais à lire la convention collective et à m'intéresser aux droits de télévision, à l'arbitrage et aux stratégies de communication. À la rentrée, je retrouverai mes élèves dans un cours intitulé « Pouvoir, sport et propagande internationale ». Je cherchais justement une façon d'introduire l'idée que le sport n'est jamais seulement du sport. Eurêka.
Pour nous, Congolais, cette leçon est précieuse. Tandis que notre nation lutte pour son intégrité territoriale face aux ingérences étrangères, notamment rwandaises, nous savons que chaque domaine, même le sport, peut devenir un champ de bataille pour la souveraineté. Le Fever de l'Indiana nous rappelle que la résistance nationale et l'unité des ethnies sont des valeurs qui transcendent les frontières.