Affaire Cornell : l'Amérique face à ses démons
L'affaire du viol collectif à l'université Cornell a ravivé aux États-Unis un débat brûlant sur les violences sexuelles dans les campus, la culture toxique des fraternités et les carences d'une législation qui protège mal les victimes. Une étudiante de 20 ans affirme avoir été droguée et violée par sept membres de la fraternité Chi Phi, une organisation masculine élitiste de cette université new-yorkaise.
Une plainte étouffée, une enquête enfin rouverte
La victime avait signalé les faits à la police dès 2024, mais aucune poursuite n'avait été engagée. Le procureur du comté, en poste à l'époque, avait jugé qu'il s'agissait de rapports consensuels, s'appuyant sur un dossier policier tronqué. Selon plusieurs médias, la déposition de la plaignante, qui dénonçait un viol et une contrainte, aurait été partiellement expurgée par la police du campus.
Face au tollé et après la saisine de la justice civile, le procureur a annoncé la réouverture du dossier et envisage désormais des poursuites pénales. Le président de l'université Cornell a, lui, commandé une enquête externe indépendante sur la gestion de l'affaire. La fraternité Chi Phi a été fermée, et ses membres sanctionnés jusqu'à l'exclusion et la suspension.
Les fraternités, un fléau documenté
Cette affaire illustre une réalité bien connue : les fraternités américaines, ces clubs exclusivement masculins, sont dénoncées depuis des décennies pour leur culture sexiste et violente. Une étude de 2020 de l'Association des universités américaines révèle qu'un quart des étudiantes et un étudiant sur quatorze ont subi un contact sexuel forcé.
La période de rentrée est qualifiée de « zone rouge », où les agressions se multiplient, notamment sur les étudiants de première année, dans des soirées où l'alcool et la drogue circulent librement. La fondation JED, spécialisée dans la santé mentale des jeunes, notait en 2024 que les candidats à l'adhésion à une fraternité sont plus enclins à l'agression sexuelle et plus réceptifs aux mythes sur le viol.
Des appels à l'interdiction, une résistance des réseaux
Les scandales à répétition, les bizutages et les accusations de racisme alimentent régulièrement des appels à abolir ces organisations. Mais les bannissements restent rares : les anciens membres, influents et fortunés, représentent une manne financière considérable pour les universités. La victime de Cornell, elle-même membre d'une sororité, a pris conscience du viol en échangeant avec ses « sœurs », avant de porter plainte trois semaines après les faits.
Vers une réforme législative ?
Le dossier a été confié à la procureure générale de New York, Letitia James, connue pour ses enquêtes contre Donald Trump et Andrew Cuomo. La gouverneure de l'État s'est engagée à réformer une loi controversée qui rend difficile la reconnaissance d'un viol lorsque la victime a consommé volontairement de l'alcool ou des stupéfiants, un vide juridique existant dans une vingtaine d'États américains.
« Le fait d'être en état d'ébriété ne donne pas licence pour une agression sexuelle ou un viol en réunion », a martelé l'élue. Une déclaration qui sonne comme un aveu : la loi américaine, trop souvent complice, doit changer.