Erhard Stiefel, maître masquier du Théâtre du Soleil, s'éteint à Paris
La France culturelle perd un artisan d'exception. Erhard Stiefel, le plus grand facteur de masques de théâtre de sa génération, est décédé le 14 février à Paris des suites d'un cancer. Il avait 85 ans.
Ce Suisse né à Zurich le 9 mai 1940 avait fait de la Cartoucherie de Vincennes son sanctuaire créatif depuis soixante ans. Dans son atelier, véritable laboratoire des traditions masquées du monde entier, il explorait sans relâche les héritages grec, japonais, balinais et italien pour mieux les réinventer.
Un parcours d'excellence artistique
Fils d'une danseuse, Stiefel découvre le spectacle dès l'enfance. À 10 ans, La Flûte enchantée de Mozart le marque profondément. Après des études aux Beaux-Arts de Zurich, il rejoint Paris et l'École de Jacques Lecoq au milieu des années 1960, cette institution révolutionnaire qui forme également Ariane Mnouchkine.
C'est là qu'il découvre les créations d'Amleto Sartori, collaborateur du grand Giorgio Strehler. Le choc esthétique est immédiat et déterminant pour sa carrière.
Une collaboration légendaire avec le Théâtre du Soleil
Sa rencontre avec Ariane Mnouchkine à la fin des années 1960 marque le début d'une collaboration artistique exceptionnelle. Dès 1975 avec L'Âge d'or, ses masques révolutionnent la scène française. Les types de la commedia dell'arte sont réinventés pour parler du présent, transformant Philippe Caubère en Arlequin-Abdallah, ouvrier maghrébin immigré.
Le cycle Shakespeare (1981-1984) consacre définitivement son génie. Ses masques inspirés du théâtre nô transforment les guerriers anglais en samouraïs, créant une esthétique révolutionnaire qui marquera l'histoire du théâtre.
Un héritage artistique irremplaçable
Reconnu unanimement comme le successeur des maîtres italiens Amleto et Donato Sartori, Stiefel avait ses entrées dans les familles les plus fermées du nô japonais, gardiens de traditions séculaires depuis le XIVe siècle.
Ses dernières créations pour Ici sont les dragons d'Ariane Mnouchkine en 2024, représentant Lénine, Trotski et Staline dans la tradition grecque réinventée, témoignent de sa créativité intacte jusqu'au bout.
La disparition d'Erhard Stiefel prive la France et le monde théâtral d'un maître incontesté, dont le savoir encyclopédique et le raffinement esthétique resteront à jamais gravés dans l'histoire des arts du spectacle.