Entre juillet et septembre 2026, au moins six catégories de personnel de la riposte contre Ebola ont cessé ou menacé de cesser le travail dans trois provinces de l'Est de la République démocratique du Congo. C'est le constat d'une enquête de trois mois menée par Actualite.cd, publiée le 31 octobre, qui révèle des listes de paie truffées d'effectifs fictifs et des fonds difficiles à tracer.
Le ministre de la Santé, Roger Kamba, reconnaît lui-même l'ampleur du désordre : environ 20 % des effectifs déclarés étaient fictifs, et sur 83 ONG présentes sur le terrain, 25 seulement ont justifié l'usage de leurs fonds. Des enquêtes administratives sont en cours, mais aucune sanction n'a encore été prononcée.
Où les grèves ont-elles éclaté ?
L'enquête documente cinq situations de grève constatées, une grève annoncée et un arrêt pour impayés, de juillet à septembre 2026, en Ituri, dans le Haut-Uélé et au Nord-Kivu. L'Ituri concentre la majorité des cas. Dix-sept points de contrôle sanitaire ont été nommément signalés en grève : douze en Ituri et cinq dans le Haut-Uélé.
À Nia-Nia, six sites ont cessé de fonctionner faute de paiement. Le 21 septembre, un rapport de situation indique que les acteurs de la communication sur les risques du Nord-Kivu ne sont plus payés depuis plus de quatre mois. Le même jour, ils entrent en grève à Beni.
Ces arrêts ont interrompu des fonctions vitales : enterrements dignes et sécurisés, décontamination, contrôle sanitaire des déplacements, transmission des données. Des services qui protègent la population autour des décès et des lieux contaminés.
Des salaires volés à ceux qui risquent leur vie
Le non-paiement est la cause explicite de la plupart des arrêts. Selon une étude du Cadre de concertation sur les ressources naturelles (CdC-RN), menée auprès de 53 personnes impliquées dans la riposte à Bunia, Rwampara et Mongbwalu, les répondants déclarent recevoir en moyenne 368 dollars de primes sur les 553 convenus.
Ce sont les mêmes soignants qui, en première ligne, affrontent un virus mortel pendant que l'argent promis par les bailleurs se compte en milliards de dollars. Selon DW, la riposte est confrontée à de sérieuses difficultés en raison du non-paiement des salaires des médecins déployés sur le terrain, alors même qu'Ebola a franchi un seuil historique.
Le ministre Kamba attribue les écarts de rémunération à la multiplicité des payeurs. Chaque partenaire appliquait son barème, y compris d'un centre de traitement à l'autre. Il dit avoir fixé un minimum de 150 dollars par mois pour les relais communautaires, alors que les partenaires ne voulaient pas dépasser 60 dollars. Le 13 juillet, le président Félix Tshisekedi a désigné le professeur Steve Ahuka-Mundeke, virologue de l'INRB, comme manager terrain de la riposte pour centraliser les paiements.
Personnel fictif et fonds introuvables
Le constat le plus lourd vient de l'administration elle-même. Après la centralisation des paiements fin juillet, chaque bénéficiaire a dû se présenter en main propre, et les absents sont devenus visibles. « Le vrai problème que nous avons là-bas, c'est le listing », a déclaré le ministre, décrivant des listes passant de vingt à deux cents noms d'un jour à l'autre, des personnes inscrites comme médecins qui ne l'étaient pas.
Dans un hôpital, une soixantaine de personnes ont été identifiées sur environ 200 déclarées. Dieudonné Kasonia, secrétaire permanent du CdC-RN, confirme avoir relevé du personnel fictif dans les trois zones de santé couvertes par son étude, ainsi que des recrutements supérieurs aux besoins : quand dix agents étaient demandés, quinze ou vingt étaient recrutés.
Côté argent, le flou règne. Sur les 83 ONG présentes sur le terrain, 25 seulement ont répondu à l'exigence de justification du ministre, pour environ 250 millions de dollars reconnus dont un peu plus de 150 millions justifiés. Les promesses des bailleurs dépassent pourtant 2 milliards de dollars. Pour les 58 ONG qui n'ont pas répondu, en majorité internationales selon le ministre, le dossier a été transmis à la Première ministre avec une alternative : justifier, ou quitter le territoire. « Nous n'avons pas le droit d'auditer », déplore-t-il.
Selon MediaCongo, le directeur général d'Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, a indiqué le 14 octobre que sur les 962 millions de dollars annoncés comme décaissés par les bailleurs, seuls un peu plus de 200 millions avaient pu être retracés auprès des partenaires. Le 24 septembre, il avait appelé à suivre chaque dollar, de la promesse jusqu'aux services rendus aux communautés.
Un responsable déplacé, aucune sanction
Le chef de la Division provinciale de la santé de l'Ituri, le Dr Lola Loway Marcel, visé par des soupçons de surfacturation et de détournement de médicaments, a été déplacé dans l'attente des enquêtes de l'Inspection générale de la santé. Le 25 septembre à Bunia, il a remis le sceau de la division à son successeur, le Dr Kalume Albati Alex, et dirige désormais la division du Bas-Uélé. Aucune conclusion d'enquête n'a été rendue publique.
Le CdC-RN recommande des audits indépendants par l'Inspection générale des finances, le paiement des agents par mobile money, la publication des budgets de chaque zone de santé et une loi de protection des lanceurs d'alerte.
Que restera-t-il après l'épidémie ?
Le ministre Kamba a rappelé l'épidémie de 2018-2020, qui avait coûté selon lui 1,2 milliard de dollars. « Le système est resté toujours fragile. Même pas un laboratoire construit », avait-il dit le 23 mai à Kampala. Le Dr Kalume a appelé les partenaires à préparer dès maintenant l'après-épidémie, pour restaurer les services essentiels et renforcer la capacité locale.
Le 12 septembre, Nzebi était le dernier point de contrôle de l'Ituri encore inscrit sur la liste des sites en grève. Aucun document consulté ne dit si le travail y a repris, ni si ses agents ont été payés.
Questions fréquentes
Quelles provinces ont été touchées par les grèves de la riposte Ebola ?
L'Ituri, le Haut-Uélé et le Nord-Kivu, entre juillet et septembre 2026, avec une majorité de situations documentées en Ituri.
Quel pourcentage d'effectifs fictifs a été constaté ?
Environ 20 % des effectifs déclarés sur les listes de paie étaient fictifs, selon le ministre de la Santé, Roger Kamba.
Combien d'ONG ont justifié l'usage de leurs fonds ?
25 ONG sur 83 présentes sur le terrain, soit environ 250 millions de dollars reconnus dont un peu plus de 150 millions justifiés.
Des sanctions ont-elles été prononcées ?
Non. Des enquêtes administratives sont en cours, notamment contre l'ancien chef de la Division provinciale de la santé de l'Ituri, déplacé vers le Bas-Uélé.
